Curateur ou conservateur ?

Dans la section Culturesmadame du Figaro Madame du 22 juin 2013 (p.42) une question est posée : « Qu’est-ce qu’un curateur ? ». La réponse : « Nouvelle figure de l’art contemporain, le curateur (de l’anglais to care : prendre soin) a émergé au cours de ces dernières années. Espèce de néocommissaire, faiseur d’exposition autour d’un propos, il n’est ni galeriste ni conservateur mais plutôt le compagnon des artistes. »

Cette réponse, à son tour, soulève deux questions : peut-on ainsi utiliser le mot curateur et ce mot vient-il effectivement du verbe anglais to care ?

Si l’oreille attentive reconnait la filiation entre  curateur et le verbe curo, curare  qui, dans la langue de Cicéron, signifiait se soucier de, prendre soin de peut-on conclure que le verbe anglais to care est apparenté au verbe latin du même sens ? Non ! Le verbe anglais a pour origine le verbe kara en vieux saxon et en gothique qui signifiait chagrin lui-même dérivé du vieux haut allemand chara =cri de douleur, lamentation. On retrouve ce sens dans le mot allemand moderne  Karfreitag =vendredi saint. En remontant dans l’histoire du mot, on s’aperçoit que l’on est passé de l’expression de l’émotion à la cause de celle-ci : la racine proto- indo-européenne *gar, certes reconstituée, est une racine expressive signifiant  appeler, crier (Pokorny Indogermanisches etymologisches Wörterbuch 352).Le grec ancien l’a reprise dans le mot γηρυσ =la voix ainsi que le latin dans le verbe garrire =bavarder, parler rapidement, babiller , l’allemand moderne dans le verbe girren =roucouler et l’anglais dans garrulous =volubile, bavard.

Ainsi, le verbe anglais  to care est issu d’un étymon dont le sens premier est  cri  qui a évolué en lamentation  puis en chagrin puis en anxiété, en expression de deuil  transformé en souci. Il n’a aucune parenté avec le verbe latin curo, curare dont le sens premier est avoir soin de, guérir  d’où curateur, et sa famille de mots : cure, curatif, incurable, curer, cure-dents, cure-pipes.

Si l’étymologie donnée pour le mot curateur par l’auteur de l’article du Figaro Madame est fantaisiste, l’acception donnée pour ce mot est-elle justifiée ?

Observons tout d’abord que le mot curateur existe depuis fort longtemps en français étant attesté dès 1287 (Trésor de la langue française « Tlf »).Il nous vient du latin impérial curator =celui qui a la charge, l’office de (Dictionnaire de l’Académie française 9ème édition « Acad.9 »).

En français moderne, le nom  curateur n’est utilisé qu’en droit pour désigner une personne nommée par le juge des tutelles, soit pour assister un majeur incapable ou un mineur émancipé,  administrer ses biens et veiller à ses intérêts, soit pour régir une succession vacante ou un bien abandonné…[ou en Droit commercial une ] personne nommée par le tribunal de commerce pour préparer le plan de redressement d’une entreprise en difficulté et en assurer provisoirement l’administration (Acad.9) .C’est ainsi que l’on avait le curateur au ventre , nommé par le conseil de famille , pour veiller aux intérêts de l’enfant à naître lorsqu’une femme était enceinte lors du décès de son mari et que l’on a encore  le curateur à la personne d’un aliéné ou même le curateur à la mémoire nommé par la Cour de cassation pour poursuivre la réhabilitation d’un condamné.

Non seulement le mot curateur ne nous vient pas de l’anglais mais c’est l’anglais qui a emprunté à l’ancien français curateur devenu curatour en anglo-normand et curator en anglais moderne. L’anglais est resté plus proche du sens latin ne limitant pas l’usage du mot à la définition juridique du français moderne. En effet, le sens de gestionnaire, intendant  apparait en Angleterre au début du XVIIème siècle et le sens de personne dirigeant un musée ou une bibliothèque est attesté dans le Journal de John Evelyn (1661).En français moderne, la personne qui dirige un musée  ou une partie d’un musée est bien entendu un conservateur. Le Tlf note que  l’emploi du mot curateur  pour signifier conservateur (de musée) est un régionalisme canadien !

Ainsi doit-on conclure que le sens donné pour le mot curateur relève de l’anglicisme condamnable .Comme il y a belle lurette que les conservateurs organisent « des expositions autour d’un propos » et font ce que l’auteur attribue aux « curators » anglosaxons  point donc n’est besoin de justifier l’emploi de ce calque par une étymologie de haute fantaisie.

 

Une Réponse

  1. Bonjour,

    Votre analyse de l’étymologie du mot vient heureusement contredire beaucoup d’interprétations fantaisistes récemment déployées dans la presse, que ce soit grand public ou spécialisée.

    Par contre la revendication conclusive de « conservateur » n’est pas vraiment juste (le mot de « commissaire » dans ce sens étant apparu précisément pour cette raison, je présume):
    Le conservateur est notamment une personne à solde d’un musée, préservant (conservant) une collection. Métier qui peut être très technique, et soumis en France à un parcours éducatif spécifique. Un conservateur peut en effet faire des expositions (mais sans que ce soit nécessairement le cas ou du moins son rôle premier).
    Les curateurs (curators, commissaires) peut être indépendants ou encore travailler pour un centre d’art sans collection, et n’ont pas cette même charge (et les capacités) de « conserver » un patrimoine (que ce soit sur un plan matériel ou idéologique d’ailleurs, raison pour laquelle le mot « conservateur » n’est pas bien perçu dans ce contexte de création en train de se faire)

    Cordialement

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