Allure, bond, chat et autres homographes

Parmi le millier de faux-amis français-anglais, il est un sous-ensemble certes comportant peu d’éléments mais intéressant : celui des homographes. Par ce terme, les linguistes désignent les mots qui en français et en anglais ont une orthographe identique sans avoir ni sens voisin ni étymologie commune. Parfois la raison en est que le mot anglais provient du germanique alors que le mot français provient du latin. Dans d’autres cas, les mots sont chacun un emprunt à l’ancien français ou au moyen français mais de mots différents ou encore proviennent de deux mots latins différents.

Voici quelques exemples qui n’ont pas la prétention de constituer une liste exhaustive des homographes français-anglais. J’invite mes lectrices et lecteurs à la compléter.

Allure

Le verbe anglais signifie attirer ou tenter par quelque chose de flatteur ou de désirable, fasciner, charmer. Ce verbe est un emprunt au Moyen Français alurer = utiliser un leurre (=lure en anglais moderne) mot tiré du vocabulaire de la fauconnerie. Le leurre désignait un morceau de cuir rouge auquel un appât était attaché pour faire revenir le faucon. Ce mot provient du francique *lopr=appât[1], cf. luoder= appât en moyen haut allemand. De la fauconnerie, le sens du mot leurre a évolué pour signifier du XIVème au début du XVIIème siècle « artifice qui sert à attirer quelqu’un pour le tromper »[2]. De cette acception on voit aisément l’évolution du sens du verbe anglais.

En français, le mot allure signifie manière d’aller, de se mouvoir ou, par extension et au figuré, manière dont se présente une personne ou une chose. Le mot provient de l’ancien français aleure=vitesse de déplacement, train, marche[3] lui-même dérivé du verbe aller[4].Nous sommes donc bien loin du leurre !

Bond

En anglais moderne le mot signifie une obligation= lien de droit entre une ou plusieurs personnes comme dans l’expression My word is my bond= la parole que je donne est mon obligation. Il signifie également une obligation au sens d’instrument financier négociable. Ce mot, provenant de Scandinavie, fait son apparition vers le XII ème siècle avec le sens de choses qui lient rappelant le mot français bande. En moyen anglais, le mot bond a pris le sens de serf donc de personne liée à la terre d’où le mot bondage=état de servitude, esclavage. Au XIVème siècle, le mot bond a pris le sens d’accord qui lie[5].

En français moderne, le bond donne l’idée de saut, de mouvement. Le sens premier de bondir était retentir qui était encore un sens usuel au XVIème siècle [6]. Selon le Trésor informatisé de la langue français , il s’agit d’un « Emprunt au latin vulgaire bombitire, var. de *bombitare fréquentatif de bombire « bourdonner (des abeilles) », lui-même dér. de bombus « bourdonnement des abeilles, bruit retentissant », gr., onomatopée ; le changement de sens est dû à un changement de registre : à l’impression auditive de sons montants et descendants s’est substituée une impression visuelle de même rythme. »

Parmi les autres homographes, signalons :

Chat =bavardage en anglais, provenant du gothique de l’ouest, sens bien éloigné de l’animal domestique auquel il nous arrive de donner notre langue. Le mot français provient du latin cattus qui serait un emprunt d’une langue africaine[7].

Chair= morceau de viande en français, de caro carnis en latin et =chaise en anglais, de  cathedra en grec.

Comment= commentaire en anglais, de commentum=interprétation, invention, du participe passé de comminisci= penser à, inventer ; comment= interrogation en français, de comme au IXème siècle, de quomodo ablatif de quis=chacun et modus=mode[8].

Courtier. En anglais, le mot signifie à la fois une personne présente à la cour royale et aussi un flatteur. L’anglais a emprunté le mot à l’ancien français cortier=juge[9]. En français, le mot signifie un intermédiaire. Il provient de de l’ancien français courretier, curratier ou corratier tous dérivés de courre /courir car l’intermédiaire courrait entre l’acheteur et le vendeur[10] !

Don. Le don britannique comme verbe signifie mettre un article de vêtement (don her gloves=mettre ses gants, contraction de do on= mettre attesté au XIVème siècle) et comme nom soit un professeur d’université soit un chef de la Mafia. Ces derniers sens proviennent du latin dominus= seigneur, maitre. Le don français provient du latin donum= action de donner.

Dot. Le mot français provient également du latin classique dos, dotis du même sens avec toujours l’idée de donner. Le mot anglais qui signifie aujourd’hui un point comme celui mis sur la lettre « i » provient du vieil anglais dott=tache, manifestation d’une folliculite. Le sens de petite tache est apparu en 1674 et celui de petite marque ronde en 1748[11].

Fat. Le sens anglais de graisse provient du vieil anglais faetten= bourrer, à rapprocher de l’allemand Fett= graisse alors que le mot français provient du latin classique fatuus=fade, extravagant, insensé. Rabelais en 1534 utilise[12] le mot fat dans le sens de sot et Boileau en 1666 dans le sens de « personne pleine de complaisance pour elle-même »[13]

 

[1] Bloch et von Wartburg Dictionnaire étymologique de la langue française sub nom. leurre

[2] Trésor informatisé de la langue française (Trésor) sub nom. leurre

[3] Trésor sub nom. allure

[4] Bloch et von Wartburg  aller

[5] Chambers Dictionary of Etymology

[6] Bloch et von Wartburg sub nom.  Bondir, Trésor id.

[7] Bloch et von Wartburg signalent le mot nubien kadis=chat et le mot berbère kadiska =chat et estiment que cat en anglais et Katze en allemand proviennent du roman

[8] Rey Dictionnaire historique de la langue française

[9] Godefroy Lexique de l’ancien français

[10] Bloch et von Wartburg, Trésor sub nom. Courtier

[11] Chambers dot

[12] Rabelais, I, 21, Trésor.

[13] Satire, V, 5

“En charge de”

Si le journal Le Figaro estime utile de mettre en ligne un outil, le Conjugueur ( http://leconjugueur.lefigaro.fr/) pour aider à maitriser les difficultés du français, ses journalistes truffent leurs articles d’anglicismes. Voici l’un des plus répandus et des plus faciles à corriger : l’emploi de l’expression en charge de. Exemples recueillis au hasard des pages récentes du Figaro :

Le 27 juillet 2016, Caroline Piquet, écrivait : « En mars 2016, la juge d’instruction en charge du dossier… » et « Pour savoir si elle devait libérer ou non Kermiche, la juge antiterroriste en charge du dossier c’est en partie reposée… » (« Adel Kermiche, sous bracelet électronique, a-t-il trompé les juges ? »).

Le 19 aout 2016, p. 6 Thibault Varga écrit « … Norbert Pap, historien et géographe de l’université de Pécs, en charge de l’équipe de recherche. » (« Soliman le Magnifique en terre hongroise ») et, même page, Nicolas Barote écrit : « Ils sont en charge de cette question au niveau régional. » (« Le débat sur la burqa resurgit en Allemagne »)

Comme l’a observé l’Académie française dans sa chronique Dire/ ne pas dire,  «  l’expression « être en charge de » est un anglicisme très répandu qui remplace trop souvent les expressions justes Avoir la charge de, Être chargé de. » L’académie en profite pour fustiger également les anglicismes Être en responsabilité de ou Être en capacité de. (http://www.academie-francaise.fr/en-charge-de-en-responsabilite-de-en-capacite-de)[1] .

Cette locution est un calque de l’anglais in charge of. Les mots charge en français et en anglais ont la même étymologie, carricare en bas latin, dérivé de carrus=chariot, mettre quelque chose dans un chariot. Jusqu’au milieu du XIXème siècle, l’usage anglais ne différait pas du français. Ainsi, dans Comedy of Errors , Shakespeare fait dire à Antipholus: “Where is the gold I gave in charge to thee?” (Acte 1, sc.2) =où est l’or dont je t’ai donné la charge. Comme en français, l’anglais utilise le mot charge pour signifier le poste que l’on occupe ou que l’on achète. Vers le milieu du XIXème siècle, sans doute par extension du sens de poste ou charge, l’usage anglais commence à évoluer outre la voix passive traditionnelle the children are in charge of the nurse on voit apparaitre la voix active the nurse is in charge of the children (Oxford English Dictionary « OED » sub nom. Charge.) Ainsi, l’OED note qu’en 1859 Florence Nightingale dans ses Notes on Nursing iii.24 écrivait “No one seemed to know what it is to be “in charge” or who was in charge”.

C’est donc cet usage récent de la voix active en anglais qui continue d’être calqué en français par paresse intellectuelle et sans égards au bon usage.

 

[1] Cf. aussi les remarques de l’Office québécois de la langue française http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=844

 

Glamour et grammaire

“Cocktail explosif, Marina a deux âmes, l’une radicale, l’autre glamour” (« Marina Abramovic, le gourou de la performance » Le Magazine du Monde 10 janvier 2014), “Que rêver de mieux pour la presse populaire qui trouve là des images, des récits et du glamour à tous les étages ? » (Le Point 10 janvier 2014 « Comment la presse people a déshabillé les politiques »). Que signifie ce mot « glamour » que l’on retrouve depuis le 1er janvier dans 4 articles du journal Le Monde, dans 5 articles de Libération et dans 6 articles dans le Point ?

C’est en vain que l’on peut chercher le mot dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française ou dans le Trésor de la langue française[1]. Selon Le Dictionnaire culturel en langue française (Alain Rey Ed. Robert) le mot est un emprunt à l’anglais datant de 1970 signifiant « charme (dans le domaine du spectacle, de la mode) ».Le Larousse version électronique nous informe que ce nom masculin vient de l’anglais (= séduction) et signifie « Type de sex-appeal sophistiqué, caractéristique de certaines stars hollywoodiennes  (Rita Hayworth, Lana Turner etc.,). De même, le Petit Robert informatique donne le sens de « Charme sophistiqué (dans le domaine du spectacle, de la mode) ».

En anglais moderne glamour  a le sens de «  qualité très excitante et attrayante, attirance romantique excitante et souvent illusoire » (Merriam-Webster).Ce sens moderne est récent : il date des années 1870.Au XVIIIème siècle les poètes écossais comme Allan Ramsay utilisaient le mot « glamour » dans le sens de « sortilège fascinant particulièrement pour tromper les yeux »[2] A cette époque, on jetait un glamour. C’est le grand auteur écossais Sir Walter Scott qui  a introduit le mot glamour dans la littérature anglaise dans son poème The Lay of the Last Minstrel (1805) .Le gobelin Page jette un sort : « It had much of glamour might »[3] le mot ayant ici le sens de « délusion induite par magie ».

Le mot  glamour provient de l’anglo-normand glomerie qui signifiait grammaire.

Pour comprendre comment on est passé de grammaire à enchantement ou sortilège il faut se reporter au sens du mot grammaire en ancien et en moyen français. Au XIIème siècle grammaire et grimoire orthographiés gramaire et gramoire étaient utilisés indifféremment [4] .Le premier usage attesté de gramaire comme livre savant est dans le Bestiaire écrit par le poète anglo-normand Philippe de Thaon vers 1125 à la cour d’Henri Ier  fils de Guillaume le Conquérant : « PHILIPPE de Taun en Franceise raisun Ad estrait Bestiaire, un livere de gramaire[5] ». Comme la grammaire latine était  inintelligible pour le commun des mortels le mot a acquis la connotation  d’ouvrage dont le sens paraissait secret relevant de la magie. Ainsi, un gramaire signifiait à la fois un grammairien, un savant et un magicien[6] . le  gramoire du XIIème siècle est devenu grymoire au XIIIème s. avec le sens de livre de sorcellerie[7].

Le gramaire de l’ancien français apparait aussi outre- Manche sous le nom de gramerye (prononcé grammerie). C’est par dissimilation que le  premier /r /de gramerye, consonne liquide, s’est transformé en / l /autre consonne liquide également voisée, de la même manière que le /r/ du latin peregrinus (= étranger) est devenu /l/ pour donner pèlerin  et pilgrim en anglais[8].On retrouve l’association glomerie/grammaire dans l’office de Magister Glomeriae qui figure dans la charte de l’université Cambridge[9]. Ce dernier avait pour fonction la supervision des « grammar schools » dont les élèves étaient des glomerelli. En Moyen Anglais (1154-1485) le mot gramerye[10], comme le mot grammaire en moyen français (1340-1611), signifie à la fois « grammaire » et  «  magie, sciences occultes »[11].Comme gramaire et grymoire  furent longtemps très proches, sinon interchangeables, le moyen français ajoutait au sens traditionnel d’  « ensemble de règles pour le bien parler et le bien écrire » la connotation  d’ouvrage dont la lecture permettait d’invoquer le diable.

S’il a fallu attendre 1840 pour que le mot glamour en anglais acquière le sens de beauté magique, charme séduisant, on peut supposer que les écoliers d’aujourd’hui, adeptes du style télégraphique en vogue dans les communications électroniques, pensent, comme leurs ancêtres moyenâgeux, que la grammaire a quelque chose de diabolique !


[1] Dans la définition de l’adjectif « équivalent »  une citation de 1928 indique que « « glamour » est sans équivalent dans notre langue », citation reprise dans la définition du mot « lexique ».

[2] The Poems of Allan Ramsay vol.2 Allan Ramsay, George Chalmers, Lord A. Woodhouselee (1877) glossaire p.xi, fable “The Monk and the Miller’s Wife”: “Lest glamour had beguil’d his een” p.365.Cf. aussi Stephen Gundle Glamour, a History Oxford University Press 2008

[3] Canto 3 vers 103

[4] Greimas Dictionnaire de l’ancien francais

[5] « Philippe de Thaun a traduit en français le Bestiaire un livre de grammaire”

[6] Godefroy Lexique de l’ancien francais

[7] Dubois, Mitterrand et Dauzat Dictionnaire d’étymologie, Larousse: « grimoire XIIe (gra-) ; XIIIe Fabliau (gri-) var. labialisée de grammaire »

[8]On est passé d’abord à pelegrin qui a donné pèlerin et  pilgrim. La forme latine se retrouve dans “pérégrin” et  «  faucon pérégrin »

[9] Hastings Rashdall The Universities of Europe in the Middle Ages: pt. 2 English Universities (1895) p.555 et n.3

[10] Concise Oxford Dictionary of Etymology

[11] Greimas et Keane Dictionnaire du moyen français Larousse

Observations sur la fête américaine Thanksgiving

Observations sur la fête américaine Thanksgiving

En 1952, l’humoriste américain Art Buchwald, alors jeune correspondant à Paris, avait voulu expliquer à nos compatriotes ce qu’est la fête de Thanksgiving. Son article « Le Grande Thanksgiving »[1] eu tellement de succès que chaque année, jusqu’à sa mort en 2007, son article était republié lors de Thanksgiving. Buchwald écrivait que  Thanksgiving Day était connu en France sous le nom de « Jour de Merci Donnant » !

Le mot « merci » a-t-il le même sens que le mot « thank » dans Thanksgiving ? L’étymologie met en relief une différence intéressante. Le mot « merci » vient du latin mercedem, accusatif de merces,-edis = prix payé pour une marchandise (merx, mercis d’où Mercure, mercuriales et mercredi) puis « salaire, gages » et au figuré « récompense ou punition »[2].Selon Ernout et Meillet le nom « merx » est « sans étymologie connue ».A la basse époque le sens de mercedem  a évolué pour signifier « grâce, faveur que l’on accorde à quelqu’un en l’épargnant ». Chez les auteurs chrétiens le mot est « employé au sens de « bienveuillance, pitié, grâce (céleste) et concrètement pour « œuvre pieuse, donation » »[3].

En français, le mot  merci apparait la première fois au 14eme vers du Cantilène de Sainte Eulalie vers 880 : « Qued auuisset  de nos Christus mercit « = « et que le Christ nous prenne en pitié » [4].Le sens de « grâce, miséricorde, pitié »  se retrouve dans de nombreuses expressions comme  demander merci, crier merci, être à la merci de. Selon Baumgartner et Ménard[5] en ancien français (900-1340) le sens de « grâce, pitié » est le sens habituel de merci. Dès le XIIIème siècle  les expressions « sanz merci »(=   sans pitié  ) et « recevoir aucun a merci » (= gracier quelqu’un) en témoignent. En moyen français (1330-1500) le sens reste celui de « récompense, faveur,  pitié, grâce » ainsi qu’on peut le noter dans La Ballade des pendus de Francois Villon :

« Frères humains qui après nous vivez
N’ayez les cueurs contre nous endurciz,
Car, si pitié de nous pouvres avez,
Dieu en aura plustost de vous merciz. »[6]

Le mot « merciz » est ici utilisé dans le sens de « miséricorde » qui est à rapprocher  de l’anglais « mercy » =miséricorde, pitié.

En français moderne le sens retenu par l’Académie française est : «  Miséricorde, bon vouloir par lequel on épargne quelqu’un…. Pour exprimer sa reconnaissance, pour rendre grâce »[7].

Ainsi, le mot « merci » sous-entend  une relation verticale reposant sur un lien de dépendance entre le dispensateur de la grâce, de la pitié ou du bon vouloir  et celui qui en bénéficie. L’expression par le mot « merci » d’un sentiment de gratitude, avérée dès le XIIème siècle, provient du fait que la gratitude est la conséquence de la grâce reçue[8].

Toute autre est l’étymologie du verbe « to thank ».Ce verbe apparait dès 1175 sous la forme  thanken lui-même dérivé de thancian en vieil anglais[9]comme on le retrouve dans Beowulf[10] en 725.Signifiant «  pensée, bonne volonté, gratitude » ,il provient du proto-germanique *thangk-,*thengk[11]  d’où sont issus les verbes « danken » et « denken » en allemand moderne.Cette racine proto-germanique   a également produit le verbe anglais « to think ».Au XIIème siècle, le mot « thank » signifiait « penser ».La racine indo-européenne tong- signifie « penser, ressentir , apparaitre à quelqun»[12]. Cette racine a la connotation de « réfléchi, attentionné, de bonne volonté ».D’elle est issu le verbe latin tongere=savoir. Graduellement, de « penser, penser à » le sens a évolué vers « penser favorablement, avec bonne volonté » pour ensuite exprimer la gratitude.

L’étymologie de « thank/think » ne montre donc que ce mot ne sous-entend aucune relation verticale de dépendance entre deux personnes, entre la nature et l’homme ou entre la Divinité et l’homme. Au contraire, il est le reflet de ce que le locuteur plein de bonne volonté pense d’autrui.

Dans cette optique, le lecteur pourra donc apprécier à sa juste valeur ce qui a motivé la proclamation première fête de Thanksgiving  par George Washington en 1789. Après la laborieuse rédaction de la constitution  américaine en 1787, sa ratification exigeait son approbation par les assemblées constituantes de neuf des treize Etats. Comme l’opinion publique de certains Etats dont New York, le Massachussetts et la Virginie était contre la ratification au motif que la Constitution ne garantissait pas suffisamment les libertés individuelles, James Madison a proposé au premier Congrès américain un certain nombre d’amendements[13].Parmi ces amendements ,le premier comporte les clauses dites d’établissement et de libre expression :  « Le Congrès ne fera aucune loi pour conférer un statut institutionnel à une religion, (aucune loi) qui interdise le libre exercice d’une religion  ».

Lorsque le texte du premier amendement a été approuvé par le Congrès le 25 septembre 1789, Elias Boudinot[14], représentant du New Jersey, a proposé et le Congrès l’a accepté, que le Président Washington « recommande au peuple américain que soit observée une journée de remerciements et de prières »[15].Le 3 octobre 1789, George Washington faisait sa célèbre proclamation [16], Thanksgiving Day Proclamation dans laquelle il déclarait que la journée du jeudi 26 novembre 1789 serait consacrée au remerciement de la Divinité par le peuple américain pour la Constitution , le nouveau gouvernement fédéral et pour « les libertés civiles et religieuses dont nous jouissons ». Le premier amendement comme le texte de la proclamation est le reflet d’une grande tolérance religieuse[17]. Il est remarquable qu’Elias Boudinot, homme très dévot qui fut par après le fondateur de l’American Bible Society, ait voulu ainsi montrer son attachement à la tolérance religieuse[18].

C’est ainsi que l’on peut considérer que la première fête officielle du premier gouvernement américain mérite étymologiquement le nom de Thanksgiving.


[2] Ernout et Meillet Dictionnaire étymologique de la langue latine “Ernout& Meillet”

[3] Robert Dictionnaire historique de la langue française

[5] Dictionnaire étymologique et historique de la langue française

[6] Publiée vers 1489 après sa pendaison. Le texte  provient de http://www.gutenberg.org/files/12246/12246-h/12246-h.htm .p.101

[7] Dictionnaire 9ème éd.

[8] Le mot grâce vient du latin gratia=reconnaissance, faveur. Le mot latin vient de l’adjectif gratus=accueilli avec faveur: Robert précité.

[9] Le vieil anglais ou anglo-saxon est la langue parlée du IIIème s. à la conquête normande en 1066.

[10] Chambers Dictionary of Etymology

[11] John Ayto Dictionary of Word Origins.

[12] C. Watkins American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Pokorny Indogermanisches etymologisches Wörterbuch p.1088; J.T. Shipley The Origins of English Words: A Discursive Dictionary of Indo-European Roots.

[13] Dix ont été adoptés et constituent le Bill of Rights (Déclaration des droits).

[14] Ancien president du Continental Congress ce Huguenot était issu d’une famille originaire d’Aunis en Saintonge.

[15] Annals of Congress 1789 1:949

[17] Cf.la discussion de cette proclamation et de son contexte par Rehnquist J. dans l’arrêt de la Cour Suprème Wallace c.Jaffree 472 U.S. 38 (1985) aux pp.91-108

[18] Il est vraisemblable que les souvenirs familiaux de la Révocation de l’Edit de Nantes aient joué un rôle dans sa philosophie.

Curateur ou conservateur ?

Dans la section Culturesmadame du Figaro Madame du 22 juin 2013 (p.42) une question est posée : « Qu’est-ce qu’un curateur ? ». La réponse : « Nouvelle figure de l’art contemporain, le curateur (de l’anglais to care : prendre soin) a émergé au cours de ces dernières années. Espèce de néocommissaire, faiseur d’exposition autour d’un propos, il n’est ni galeriste ni conservateur mais plutôt le compagnon des artistes. »

Cette réponse, à son tour, soulève deux questions : peut-on ainsi utiliser le mot curateur et ce mot vient-il effectivement du verbe anglais to care ?

Si l’oreille attentive reconnait la filiation entre  curateur et le verbe curo, curare  qui, dans la langue de Cicéron, signifiait se soucier de, prendre soin de peut-on conclure que le verbe anglais to care est apparenté au verbe latin du même sens ? Non ! Le verbe anglais a pour origine le verbe kara en vieux saxon et en gothique qui signifiait chagrin lui-même dérivé du vieux haut allemand chara =cri de douleur, lamentation. On retrouve ce sens dans le mot allemand moderne  Karfreitag =vendredi saint. En remontant dans l’histoire du mot, on s’aperçoit que l’on est passé de l’expression de l’émotion à la cause de celle-ci : la racine proto- indo-européenne *gar, certes reconstituée, est une racine expressive signifiant  appeler, crier (Pokorny Indogermanisches etymologisches Wörterbuch 352).Le grec ancien l’a reprise dans le mot γηρυσ =la voix ainsi que le latin dans le verbe garrire =bavarder, parler rapidement, babiller , l’allemand moderne dans le verbe girren =roucouler et l’anglais dans garrulous =volubile, bavard.

Ainsi, le verbe anglais  to care est issu d’un étymon dont le sens premier est  cri  qui a évolué en lamentation  puis en chagrin puis en anxiété, en expression de deuil  transformé en souci. Il n’a aucune parenté avec le verbe latin curo, curare dont le sens premier est avoir soin de, guérir  d’où curateur, et sa famille de mots : cure, curatif, incurable, curer, cure-dents, cure-pipes.

Si l’étymologie donnée pour le mot curateur par l’auteur de l’article du Figaro Madame est fantaisiste, l’acception donnée pour ce mot est-elle justifiée ?

Observons tout d’abord que le mot curateur existe depuis fort longtemps en français étant attesté dès 1287 (Trésor de la langue française « Tlf »).Il nous vient du latin impérial curator =celui qui a la charge, l’office de (Dictionnaire de l’Académie française 9ème édition « Acad.9 »).

En français moderne, le nom  curateur n’est utilisé qu’en droit pour désigner une personne nommée par le juge des tutelles, soit pour assister un majeur incapable ou un mineur émancipé,  administrer ses biens et veiller à ses intérêts, soit pour régir une succession vacante ou un bien abandonné…[ou en Droit commercial une ] personne nommée par le tribunal de commerce pour préparer le plan de redressement d’une entreprise en difficulté et en assurer provisoirement l’administration (Acad.9) .C’est ainsi que l’on avait le curateur au ventre , nommé par le conseil de famille , pour veiller aux intérêts de l’enfant à naître lorsqu’une femme était enceinte lors du décès de son mari et que l’on a encore  le curateur à la personne d’un aliéné ou même le curateur à la mémoire nommé par la Cour de cassation pour poursuivre la réhabilitation d’un condamné.

Non seulement le mot curateur ne nous vient pas de l’anglais mais c’est l’anglais qui a emprunté à l’ancien français curateur devenu curatour en anglo-normand et curator en anglais moderne. L’anglais est resté plus proche du sens latin ne limitant pas l’usage du mot à la définition juridique du français moderne. En effet, le sens de gestionnaire, intendant  apparait en Angleterre au début du XVIIème siècle et le sens de personne dirigeant un musée ou une bibliothèque est attesté dans le Journal de John Evelyn (1661).En français moderne, la personne qui dirige un musée  ou une partie d’un musée est bien entendu un conservateur. Le Tlf note que  l’emploi du mot curateur  pour signifier conservateur (de musée) est un régionalisme canadien !

Ainsi doit-on conclure que le sens donné pour le mot curateur relève de l’anglicisme condamnable .Comme il y a belle lurette que les conservateurs organisent « des expositions autour d’un propos » et font ce que l’auteur attribue aux « curators » anglosaxons  point donc n’est besoin de justifier l’emploi de ce calque par une étymologie de haute fantaisie.

 

Sus aux solécismes, haro sur les barbarismes

L’Académie française, dans la huitième édition de son Dictionnaire, soulignait que « Le barbarisme et le solécisme sont les deux principaux vices d’élocution ”. Quelque grande puisse être l’influence du milieu anglophone dans lequel nous vivons, les expatriés se doivent de corriger ces vices.

Pour mémoire, selon le même Dictionnaire ,le solécisme est « une faute contre la syntaxe au regard de la grammaire » alors que le barbarisme est « une faute contre le langage soit dans la forme ,soit dans le sens du mot (mot créé ou altéré ,dévié de son sens ,impropre….Faute caractéristique d’un étranger (gr. barbaros) particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte. Nominer pour nommer, citer est un barbarisme. »

Lors d’une récente réunion d’expatriés, l’animateur avait demandé à plusieurs expatriés de faire une courte présentation sur l’activité du domaine dudit membre. Les solécismes et les barbarismes émaillant  les discours étaient  affligeants pour qui respecte la langue française.

La perle des solécismes revient à un intervenant  qui a commencé son intervention par la phrase : « J’écoutais ce que vous parliez ». Non, je n’invente pas !

Les barbarismes sont beaucoup plus fréquents que les solécismes dans la bouche des cadres expatriés.

Nombre d’entre eux sont l’expression d’un laxisme lexical, d’une paresse intellectuelle, de snobisme  et d’un manque inadmissible de respect de la langue française. Comment autrement qualifier le discours tenu par un des expatriés : « Anyway, il faut continuer… », ou ordonnant à un des intervenants  de «  faire ton overview rapidement » et, plus tard, ajoute qu’il faudra convaincre « d’autres villes on the road » de participer.

Les intervenants qui parlèrent d’une certaine industrie ont fait assaut de barbarismes en observant que dans cette industrie, le « retail » était « drivé » par ceci ou cela. Le « commerce de détail » et son pendant le « commerce de gros » ont-ils disparus ? Au lieu de « drivé » pourquoi ne pas dire « mus par les moteurs.. ». Le barbarisme « retailization » m’a laissé pantois .Il est nécessaire de dire « tendance » au lieu de « trend ».

De même, « data center » ou « centre de data » doit céder la place à « centre de données » et n’est-il pas plus exact de dire « amélioration de la performance » au lieu de « augmentation de la performance »?

Plusieurs barbarismes méritent une mention particulière :

« Challenge »

Plusieurs intervenant ont employé le mot « challenge », l’un d’entre eux ayant même poussé le vice jusqu’à dire « être challengé ». Le mot « challenge » existe bien en français mais pas dans le sens de la phrase. En français moderne un « challenge » selon le Trésor de la langue française est une «  Épreuve périodique entre deux sportifs ou deux équipes pour la conquête d’un titre ou d’un trophée (coupe, statue, etc.) que le vainqueur garde en dépôt, puis cède au vainqueur d’une nouvelle épreuve. Lancer, gagner un challenge; faire disputer un challenge. ».Le sens sportif du mot nous vient de l’anglais : vers 1380 le mot anglais « challenge », emprunté au vieux français, avait pris le sens de « défi dans un combat ». En ancien français, le mot « chalongier » ou « chalengier » signifiait « chicane, attaque, défi » (XIIe s.).Le mot provenait  du latin classique calumnia terme juridique « accusation fausse, chicane » formé sur le participe du verbe « caluor » = »chicaner, tromper » puis « réclamation, accusation, litige » en latin médiéval.

L’Académie dans sa 9ème édition estime que ce mot doit être écrit « chalenge » car «  (On écrit aussi, moins bien, Challenge.) et que le sens de « provocation, défi » est  un emploi déconseillé.

Ainsi, pour être correct, il convient d’employer le mot « défi » pour traduire « challenge » sauf si le contexte sportif permet l’emploi du mot « challenge ».

« basique »

C’est un faux ami qui est encore une mauvaise traduction de l’anglais « basic ».L’Académie dans la neuvième édition de son Dictionnaire limite l’emploi de l’adjectif basique à la chimie (= qui a les propriétés d’une base) et à la minéralogie (=roche ou sol de composition alcaline).Il fallait dire choses relativement élémentaires.

« profitabilité »

Si les mots « profit » et « profitable » sont acceptés dans la 9ème édition du  Dictionnaire de l’Académie, le mot « profitabilité » n’y figure pas. Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (Tl). Il faut dire plutôt « rentabilité » (=Aptitude à engendrer des profits, des bénéfices » Tlf.).Notons que « profit » n’a pas qu’un sens matériel .Selon la 9ème édition le « profit » : est un  « Avantage d’ordre pratique, moral ou intellectuel que l’on retire d’une chose, bénéfice…ÉCON. Revenu résiduel, correspondant aux recettes d’une entreprise desquelles on a soustrait les coûts de production et de distribution des biens et des services produits. Profit d’exploitation. Compte de profits et pertes, Passer par pertes et profits. »

« Flop »

Un des intervenants estima que la stratégie de diversification d’une certaine industrie avait été un « flop ». Ce mot ne figure ni à la 9ème édition du Dictionnaire de l’Académie ni dans la base informatique du Tlf. Si certains dictionnaires, Larousse ou Robert, le mentionnent, ils s’accordent à considérer que cet anglicisme est d’un emploi familier utilisé principalement pour indiquer l’échec d’un roman ou d’une pièce de théâtre.

Dans Les Mémoires d’Outre-tombe (t.2, 1848, p.702) Chateaubriand observait qu’  « Une langue (…) ne saurait changer sa syntaxe qu’en changeant son génie. Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer; des solécismes ne s’y établissent jamais sans la détruire. » Très rares, sinon inexistants, sont les barbarismes faits par les expatriés que l’on pourrait objectivement considérer comme des barbarismes heureux car, pour l’essentiel d’entre eux ils ne sont que l’expression du laxisme lexical précité.

Trentenaire

Suite à mon billet sur les quarantenaires mon ami Jean-Martin m’écrit: “c’est bien aussi de trentenaire (et pas de trentagénaire!) que je qualifierais une personne ayant de 30 à 40 ans… ». Cette pertinente observation mérite examen car, bien entendu le mot « trentagénaire » n’existe pas plus que les mots « vingtagénaire » ou « vingtenaire » !

Le mot « trentenaire » en Moyen Français (1330-1500) signifiait « un ensemble de trente jours ». Son acception usuelle « durée de 30 ans » est  récente .On la trouve pour la première fois dans la 7ème édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878) avec le même sens que dans le Littré (1872, suppl.1877). C’est encore ce sens que donne la 8ème édition de 1935.

Cependant, les dictionnaires plus récents manifestent une confusion certaine. Tous reprennent le sens précité mais si le Dictionnaire culturel en langue française publié en 2005 sous la direction d’Alain Rey en reste là, le Dictionnaire historique de la langue française (1992) aussi publié sous la direction d’Alain Rey ajoute, comme le fait le Petit Larousse (2004), le sens de « qui a entre trente et quarante ans ». Le classique Robert ajoute également le sens de «  Dont l’âge est compris entre trente et trente-neuf ans » mettant en évidence l’erreur commise par le Petit Larousse et par le Dictionnaire historique ( entre 30 et 40 ans au lieu de entre 30 et 39 ans!).

Le Trésor de la langue française indique que le sens de « personne âgée de trente ans » est rare donnant un article du Nouvel Observateur de 1981 comme emploi. Ce sens est-il le même que  celui «  Dont l’âge est compris entre trente et trente-neuf ans » ? On peut en douter. Dans le dernier cas il s’agit d’une personne ayant  la trentaine alors que dans le premier la personne a 30 ans ni plus ni moins.

La diffusion des dictionnaires soit par internet soit par applications pour tablettes ne fait qu’augmenter la confusion. Ainsi, sur la page Conjugaison du Nouvel Observateur le sens « qui dure trente ans » est qualifié de « rare » et l’emploi comme nom fait l’objet du commentaire : « par plaisanterie la personne qui a trente ans ». La version électronique du Robert rejoint Conjugaison, traitant de « rare » le sens de « durée de trente ans », mais reprend le sens de de «  Dont l’âge est compris entre trente et trente-neuf ans » alors que le Larousse électronique limite le sens à la durée, tout comme le faisait l’édition 1905 éditée par M. Claude Augé l’auteur du Dictionnaire ( Larousse) complet illustré de 1889 .Cette version électronique omet ainsi sens d’âge de la personne que la version papier de 2004 du dictionnaire mentionne. Dans Wiktionnaire les deux  sens figurent alors que dans Wikipedia l’article « trentenaire » reste à créer !

Faut-il donc accepter le sens de « qui a entre trente et trente-neuf ans » ? L’Académie française n’étant pas encore arrivée à la lettre T dans sa 9ème édition, il nous faut l’attendre pour être définitivement fixé. Entretemps, vu l’absence d’autre mot pour ce sens, je crois cet emploi du mot « trentenaire » justifié.

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