Étoupe, stop, perdrix à l’étouffée et étoffes

Quel lien peut exister entre ces mots en apparence aussi disparates? C’est en examinant la descendance d’une vieille racine proto-indo-européenne, datant de quelque 4 000 ou 5 000 ans, que nous pourrons, au gré des migrations  des peuplades dans le temps et dans l’espace et des emprunts d’une langue à l’autre, comprendre comment d’un ancêtre commun sont issus des cousins dont la parenté est maintenant difficile à déceler.

C’est en 1792  , alors que la France révolutionnaire se battait contre l’Europe et que Rouget de l’Isle composait La  Marseillaise, que les marins français empruntent à l’anglais le mot stop pour signifier arrêt[1].Pour les lecteurs suffisamment jeunes pour se souvenir des messages télégraphiques et des stops qui marquaient la fin de chaque phrase ( « arriverai train 18h43 stop attendrai au Train Bleue stop Bisous stop ») notons que l’origine est l’expression full stop = »fin de phrase, point » utilisée en Angleterre depuis la fin du XVIème siècle.

Le vieil anglais, issu du germanique occidental, comme l’est l’ancien haut allemand[2], avait un mot apparenté forstoppian=boucher, fermer[3] qui s’est transformé en stoppian puis en stop en anglais moderne.

Les tribus germaniques aux frontières de l’empire romain, faisaient grand  usage  des bouchons en étoupe, particulièrement le long du Rhin. C’est ainsi que le francique stopfôn signifiait « mettre, fourrer, enfoncer dans  » avec le même sens que l’ancien haut allemand stopfôn .

Ces peuplades ont repris en le germanisant le verbe stuppare= »boucher, calfater » que le latin vulgaire avait formé sur le nom stuppa = bouchon[4] en latin vulgaire. Le mot anglais stopper signifie encore aujourd’hui « quelque chose qui sert obturer, à boucher« .

Le mot stuppa signifiait « étoupe » en latin classique. Le sens de la langue classique est resté en ancien français (estupe=étoupe).Aujourd’hui, outre son sens traditionnel, le mot étoupe se retrouve dans l’expression un peu vieillie mettre le feu aux étoupes = « exciter à des sentiments violents, à faire l’amour » comme l’a utilisé Lesage: « Cette fausse dévote, vrai suppôt de Satan, mit le feu aux étoupes en parlant sans cesse à la dame de l’amour et de la persévérance des Génois [5]« .

Le mot stuppa vient  du grec στππη( stuppé )=étoupe, partie la plus grossière de la filasse du chanvre ou du lin[6].Le mot grec a pour origine la racine indo-européenne (s)teue=boucher, condenser[7] que certains orthographient steu̯ǝ- signifiant “devenir dense , serré, étroit[8].

 

La descendance germanique de stuppa/stuppare et en particulier du francique stopfôn (= « mettre, fourrer, enfoncer dans  » ) nous a ensuite donné le mot estofer en ancien français, vers 1190, dont le sens est devenu « remplir, rembourrer, garnir , approvisionner » d’où ce qui sert à garnir =une étoffe [9].Par le biais du hollandais stoppen =fourrer, mettre, repriser ,nous est venu le sens du verbe stopper =réparer une étoffe déchirée ou trouée et le verbe restauper =racommoder à l’aiguille les trous d’une toile utilisé en Flandre dès 1730 [10].

La descendance romane du verbe stuppare du latin vulgaire nous a donné estoper en ancien français = »1.boucher avec de l’étoupe, calfater 2.arrêter faire cesser. 3. fermer la bouche à quelqu’un. 4. plier le corps en deux et 5.jouir d’une femme« [11].On imagine aisément pourquoi dans l’esprit des gens du haut moyen-âge la progression est naturelle entre le  3ème sens et le  5ème sens!

Influencé par son cousin germanique, estofer, le verbe estoper prends dès le XIIIème siècle le sens d’étouffer =asphyxier d’où au XVème siècle l’expression étouffer son ennemi=le tuer. Progressivement, son  sens évolue: au figuré, le sens « d’empêcher un sentiment ou une parole » est relevé  mi-XVIème siècle[12], le sens de « cacher, supprimer, faire disparaître » comme dans l’expression étouffer une affaire apparaît dans la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), puis c’est au milieu du XVIIIème siècle qu’apparaît le sens culinaire de « cuire en vase clos » attesté pour la première fois dans la 7ème édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835).

Si aujourd’hui estouffade et à l’étouffée sont en cuisine synonymes, il ne faut pas conclure de la similitude des mots qu’ils ont la même racine! En effet, estouffade ne vient pas de stuppa/ stuppare mais de l’italien stofata =cuisson à la vapeur, mot venant de stufa= fourneau, du latin vulgaire extufare du grec tuphein=fumer, remplir de fumée[13]!

Pour nous remettre des fatigues de ce périple linguistique serait-ce pousser le bouchon trop loin que de souhaiter étouffer une bonne bouteille[14] en bonne compagnie!


[1] Alain Rey Le Robert Dictionnaire historique de la langue française(1992) (Rey).

[2] Orrin W. Robinson Old English and its Closest Relatives, a Survey of the Earliest Germanic Languages p.12 (1992)

[3] J.R. Clarke, A Concise Anglo-Saxon Dictionary p.132 (4ème éd.1960). A noter qu’en vieux frison stoppia =boucher, comme stoppen en hollandais moderne: Chambers A Dictionary of Etymology R.K. Barnhart éd.(1988) p.1071.

[4] Ernout et Meillet Dictionnaire étymologique de la langue latine (4ème éd.1959, réimpr. 2001)

[5] Histoire de Guzman d’Alfarache I,3

[6] Leo Meyer Handbuch der griechischen Etymologie v.4 p.171-172 (1902) .

[7] Joseph T.Shipley The Origin of English words :A Discursive Dictionary of Indo-European Roots (1984).

[8] Selon A Proto-Indo-European Language Lexicon, and an Etymological Dictionary of Early Indo-European Languages,http://dnghu.org/indoeuropean.html ,une banque de données établie à partir de J. Pokorny “Indogermanisches Etymologisches Wörterbuch”, corrigé par George Starostin (Moscow), A. Lubotsky, la racine/lemma steu̯ǝ- signifie “devenir dense , serré, étroit” et est bien l’origine du mot grec στύππη `étoupe’ dont  provient le mot latin “stuppa” .

[9] A.J.Greimas Dictionnaire de l’ancien français (2001) sub nom. »estofer » et J. Picoche Dictionnaire étymologique du français (1992) sub nom. « étoupe »

[10] Tlf. Sub nom. « restauper »

[11] Greimas op. cit. sub nom. « estoper ».

[12] Trésor de la langue française (Tlf) sub nom. »étouffer »

[13] D’où aussi le mot « étuve »: Rey op.cit. et Tlf. sub nom. « estouffade »

[14] = boire en entier: Rey op.cit.

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Crawfish étouffée, stop and stuff

Crawfish étouffée is emblematic of Louisiana’s cuisine .According to chef Emeril Lagasse étouffée in Cajun and Creole cooking refers to anything cooked in its own juices, sometimes with a little water added. The French word “étouffée” means “smothered, asphyxiated”.

What can link this form of cooking to the words “stuff” and “stop”?

The answer requires us to meander through time and space to observe how a Greek word “στύππη (stuppe)”, the coarse part of flax or hemp =oakum, tow, became “stop” in modern English and “étoupe” in modern French.

The Greek word [1]was borrowed by classical Latin (“stuppa”) with the same meaning then it changed meaning in Vulgar Latin when it came to signify a “plug” adding the verb “stuppare” formed on “stuppa” to mean “plug with oakum or tow”. The Germanic tribes along the Rhine were frequent users of this type of plug and borrowed the Vulgar Latin word forming the word “stopfôn”[2]. In Old High German as in Frankish this meant “stuff into, push in, put in”.

Old English, like Old High German descended from West Germanic, had a similar word “forstoppian” which meant “to stop up, plug, close”[3]. This word became “stoppian” and “stop” in modern English. The meaning of “halt” for the word “stop” is an English development, borrowed later by many other languages, dating back to the middle of the XV th century. For those who are young enough to remember the telegraphic style “Will arrive tomorrow STOP Meet me on the pier STOP”, the word “stop” here is an abbreviation of “full stop” which has meant “end of a sentence” in Britain since the Middle Ages. The original meaning of “stop” =plug is still found today in the word “stopper” as in bottle stopper.

The Frankish “stopfôn” was then borrowed by Old French: in 1190, the Old French verb “estofer” formed on “stopfôn” means “fill up, push in, stuff in, equip, furnish, provide”. The Old French meaning then evolved to that of “that which furnishes” i.e., “estoffe” which became “étoffe” =cloth” in modern French.

Old English then borrowed the word “estofe” from Old French:”stof” before the first quarter of the XIVth century was the quilted material worn under chain mail. Afterwards, later in that century, the word became “stoffe” meaning “cloth, household goods”. At the end of the XIVth century, in Middle English, the spelling becomes “stuffe” hence the modern “stuff”!

The Vulgar Latin verb “stuppare” became “estoper” in Old French, meaning “plug with oakum or tow, bring to a halt, close someone’s mouth[4].Under the influence of its Germanic cousin “estofer”, the verb “estoper” became “estouffer” in the XIIIth century, with the meaning of “smother, asphyxiate”. The modern spelling is “étouffer”.

The Old French “estoper” was then borrowed in Middle English to become “estop” and is the root of the legal term “estoppel” still used today.

It is only at the end of the XVIIIth century that the French word “étouffer” acquired the culinary meaning of “cooking in a closed vessel”, showing up for the first time in the 7th edition of the Dictionnaire de l’Académie française (1835).

Just because today “étouffée” and “estoufade” are culinary synonyms and are similar in form does not lead to the conclusion that they share a common root. Indeed, they do not: “estoufade” was borrowed by the French from the Italian “stofata” meaning “cooked with steam”, a word coming from the “stufa=oven” from the Vulgar Latin “exstufare” which was borrowed from the Greek “tuphein” meaning “smoke, fill up with smoke”.

Thus, after some 5,000 years and meanderings across Europe, a Proto-Indo-European root steu̯ǝ-conveying the idea of tightness, of compactness is still found in its progeny , “stop”, “stuff” and “étouffée”, even if , at first blush, the kinship between the cousins is no longer apparent.


[1]According to Joseph T. Shipley The Origin of English words : A Discursive Dictionary of Indo-European Roots (1984) it comes from the Indo-European root s(teue)=compact, to condense related to stei and the Sanskrit stupa. In A Proto-Indo-European Language Lexicon, and an Etymological Dictionary of Early Indo-European Languages, http://dnghu.org/indoeuropean.html , a database compiled from J. Pokorny’s “Indogermanisches Etymologisches Wörterbuch”, corrected by George Starostin (Moscow), A. Lubotsky, the root/lemma steu̯ǝ- is given to mean “to get dense or tight” and is the root of the Greek στύππη `oakum’ from which the Latin “stuppa” comes.

[2] Some German scholars have posited that the root of “stopfôn” is not the Greek “stuppe” but a Germanic root “stoppon” related to the Latin “stupere” =to be stunned, dazed but all agree that the Vulgar Latin “stuppare” influenced in form and meaning the Old High German “stopfôn”: Chambers A Dictionary of Etymology R.K. Barnhart éd.(1988) p.1071. Ernout et Meillet Dictionnaire étymologique de la langue latine (4th ed.1959, repr. 2001) consider « stuppare » to be the root of « stopfôn ».

[3] Orrin W. Robinson Old English and its Closest Relatives, a Survey of the Earliest Germanic Languages p.12 (1992) J.R. Clarke A Concise Anglo-Saxon Dictionary p.132 (4ème éd.1960). Note that in Old Frison stoppia meant “plug”, as does stoppen in modern Dutch. In modern French, the verb stopper still means “halt, repair a tear in cloth by darning”.

[4] A.J.Greimas Dictionnaire de l’ancien français (2001) sub nom. »estofer » and  «  estoper » et J. Picoche Dictionnaire étymologique du français (1992) sub nom. »étoupe« . Alain Rey Le Robert Dictionnaire historique de la langue française(1992).